Maya Mihindou : la poésie du graphisme (texte intégral)

maya_espritmetis2 Dans le dernier numéro de notre magazine (Numéro 12 Italie), vous avez pu découvrir le travail de Maya Mihindou à travers notre entretien avec elle.

En voici le texte intégral :

Nos lecteurs les plus anciens connaissent déjà un peu le travail de Maya. En effet, c’est elle qui a réalisé l’illustration de la couverture du numéro 8 consacré au Sénégal. Née au Gabon, elle a beaucoup voyagé, rencontré des artistes aux univers originaux, est publiée dans des ouvrages collectifs de bande dessinée, expose notamment en Italie et au Japon et elle nous a offert au début de l’année 2011 son premier ouvrage personnel Sabine.

Esprit Métis : Sabine mélange plusieurs genres, présente-nous cet ouvrage.
Maya Mihindou : Pour Sabine, j’ai eu la chance d’avoir véritablement «carte blanche» pour créer un livre en totale liberté…pas sûr que cela m’arrive deux fois ! C’est l’idée de Barbara Canepa et Clotilde Vu de laisser, dans le label Venusdea, quartier libre à un auteur. D’où cette possibilité et cette chance d’avoir pu mélanger mes différents «langages» graphiques, n’étant vraiment positionnée dans aucun ; Sabine est un voyage raconté sous forme de contes, bande dessinée et illustrations (à ne pas lire en une seule fois, mais par petits bouts). Le livre ayant été fait sur une longue durée, il est gorgé des rencontres/lectures/ et influences croisées en route. D’où, peut-être, ce mélange un peu particulier.

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EM : Les racines et la sortie de l’enfance sont des thèmes de Sabine. Quelle est leur importance dans ton travail en général ?
MM : Ces thèmes qui traversent les âges et les cultures ont eu une nouvelle jeunesse à la sortie des «décolonisations». Les derniers siècles de rencontre des hommes ont forcé les mélanges, et ont laissé en chemin des cultures amputées, de nouveaux langages, et de nombreux exilés/immigrés. Et si le «métissage» est aujourd’hui sur toutes les lèvres et loué un peu partout en Occident, il ne faut pas oublier que ça n’a pas toujours été le cas, c’est très récent (et cela peut, en cas de crise, totalement régresser). Mais c’est bien un des aspects positifs de notre époque, où les générations actuelles vivent le luxe de n’avoir pas connu de guerre sur leur sol : la place (et le temps) accordée à la réflexion sur l’identité de sexe et de race, (au détriment de l’identité de classe diront certains). Au déracinement. Pour répondre à ta question, la sortie de l’enfance et les «racines» sont intimement mêlées dans mon parcours comme dans ceux des enfants de Sabine.
J’ai grandi au Gabon et au Cameroun, et ma petite enfance a les couleurs de l’océan Atlantique, de la forêt équatoriale et des grands foyers familiaux, ma mère étant Gabonaise et mon père d’adoption Camerounais. L’arrivée en France, que je connaissais pourtant (ma grand-mère est Normande) -et dans une ville comme Paris- fut un choc que je compris bien des années plus tard. Le foyer le plus réconfortant est quelque part dans la mythologie de l’enfance. La perte de ma mère a rompu le lien avec ce territoire de l’enfance et ce qui me lie en partie à mon cher Gabon. Mère, terre, racines : une vieille histoire des origines, tout ça, rien de plus universel. Aujourd’hui, je suis Française par les valeurs que je porte -il a fallu que je voyage pour le réaliser-, mais j’ai aussi une culture/éducation gabonaise. Porter en soi les racines du colon et celles du colonisé permet un double point de vue sur tout, avec violence parfois. Mais cela force à vivre sans appartenir vraiment à aucune des deux terres, ni assez blanc, ni assez noir. Un lieu commun chez le métis. D’où cette phrase de Wajdi Mouawad qui me fascine et me paraît aujourd’hui aussi évidente qu’un Rubik’s Cube : La question «d’où êtes-vous ?» n’a plus de sens pour moi et la seule question à laquelle je peux répondre c’est «Où êtes-vous le mieux ?»

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EM : Maya, pour toi, qu’est- ce que le métissage ?
MM : J’avais lu cette phrase quelque part dont je ne connais pas l’auteur : «Etre métis est-ce avoir en soi une frontière ou un pont ? ». Difficile d’en dire davantage : c’est à peu près la recherche constante de cette réponse qui constitue à mon sens le « métissage ». Ce n’est pas seulement « garder le meilleur de ses deux cultures », c’est aussi porter le poids de l’histoire de ces cultures, et l’histoire du métis mêle souvent l’amour à l’exil et au déracinement. Ma famille étant « métisse » depuis plusieurs générations, de France et du Gabon (pour faire court), c’est avoir en soi les racines du colon et celles du colonisé : il y a de la violence.
Mes deux continents ferment leurs frontières et ont une histoire commune très malsaine. C’est, à mon sens, assez loin du monde « arc-en-ciel » que l’on a voulu associer à ce mot. Confronter constamment le choc de mes deux cultures dans ma façon de voir les choses peut vite devenir épuisant, même si j’aime croire que cela permet de remettre en question ce qui constitue la « norme », puisque la « norme » du métis se regarde par deux fois (ou plus !). Mais cela brouille aussi ses propres repères, brouille l’idée de foyer.
L’Europe est fragilisée en ce moment par la crise, mais je crois qu’on réalise peu, en tant qu’Européen, comme c’est une chance de vivre dans une Europe dans laquelle on peut circuler toute frontière ouverte. Cela nous laisse croire un peu naïvement que le monde est à nous et que c’est bien normal, et que le multiculturalisme est la réponse à tout alors que dans les 3/4 de la planète, on ferme la frontière à ses voisins et il existe encore beaucoup de conflits de délimitation. Avoir développé la réflexion identitaire a permis de lustrer positivement le métissage. On parle aujourd’hui, en plus du métissage biologique, de métissage «culturel», qui est une jolie conséquence de l’histoire.
Et puis Internet a ouvert une lucarne sur le monde qui permet une circulation des informations quasi illimitée. La génération ayant grandi avec cet accès à la culture, et pour parler de mon domaine, à des images du monde entier, a permis d’apprendre en ayant accès à des influences complètement nouvelles. Ca n’a pu que briser avec fracas les «cases» dans lesquelles se trouvaient avant la littérature, la bande dessinée, le dessin, la musique et tous les arts.
Et puisqu’il y a au sein de nos sociétés, de plus en plus de micro-communautés (ethniques, urbaines, sexuelles), tout devient alors «métissable», au point qu’on en oublie le sens historique de ce mot : «le croisement de deux espèces animales ou végétales». De deux «races». Heureusement que le mot a été récupéré et galvaudé, pour le meilleur et pour le pire. Mais, vu le climat actuel de crise, d’insécurité et de stigmatisation, il faut être conscient que les acquis du métissage ne font pas tout. Tous ces acquis pourront être renversés à la moindre grosse secousse…j’espère très fort le contraire !

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J’en profite pour évoquer Frantz Fanon puisque ces derniers temps on parle beaucoup de cet écrivain dont la pensée devrait être inscrite dans nos livres d’histoire. Fanon, un psychiatre et intellectuel Français né aux Antilles, et mort avec la nationalité algérienne. Un « métis » de conviction déraciné par l’Histoire, pur produit de son époque aux luttes sans frontières. Achille Mbembe répond à son propos au journaliste de Télérama :
« -Quelle fut l’identité de Fanon ? Martiniquaise ? Algérienne ? Africaine ? Noire ?
-Tout cela à la fois – la part française y compris. Et, davantage encore, un homme dans le monde. La vie, ses choix, l’avaient conduit au loin, en Afrique, où il avait fait l’expérience d’une « nouvelle naissance » en Algérie. Mais ce ré-enracinement en terre africaine, il l’avait surtout voulu comme un témoignage en faveur de l’humanité toute entière et en particulier cette part de l’humanité qui souffre. »

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«Sabine» de Maya Mihindou
Edition Soleil, Collection Venusdea, 2011
Prix de la Révélation du festival de Solliès, 2011
http://cargocollective.com/vertebrale

Propos recueillis par Patricia Grange-Boué
Toutes les images sont Copyright Maya Mihindou et Edition Soleil Collection Venusdea

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